Les vies de papier

Mercredi 15 février

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Je viens de terminer un beau roman Les vies de papier de Rabih Alameddine. Ce livre raconte l’histoire d’Aaliya, septuagénaire qui vit à Beyrouth et qui tous les ans, le 1er janvier choisit le livre qu’elle va traduire cette année.  A 72 ans, Aaliya a vécu une vie de solitude, répudiée par son mari impuissant après 4 ans de mariage, elle a consacré sa vie à la littérature dans la petite librairie du cœur de Beyrouth où son amie Hannah venait s’asseoir auprès d’elle pour tricoter et dans son appartement où elle range soigneusement depuis 50 ans toutes les traductions qu’elle a réalisées mais qu’elle n’a jamais osé montrer à qui que ce soit.

Coincée entre une mère qui arrive au terme de sa vie et qui ne lui a pas donné tout l’amour qu’elle aurait souhaité, des voisines bien vivantes mais éloignées de ce qu’elle est , son amie Hannah qui est partie, Aaliya n’a qu’une passion : la littérature, les livres, la poésie et un peu de musique, surtout celle de Chopin.

Le roman nous emmène au fil des pages dans la tête de cette vieille dame au gré de ses pensées, de ses digressions, de ses cheminements dans les rues de Beyrouth. Elle retrace les années passées et nous exprime comment la littérature a rempli son existence jusqu’à en devenir sa raison de vivre. On a beaucoup aimé ce roman ♥

« Tout en faisant bouillir de l’eau pour mon thé, dans la cuisine éteinte, j’essaye de m’éclaircir les idées, de filtrer la sombre lie matinale. Il y a du crachin dehors, à l’extérieur et l’unique lampadaire qui fonctionne, et que je ne connais que trop bien, émet une lumière blafarde et solitaire, un faisceau conique diffus sur l’asphalte. Je suis lasse. Je ne souhaite pas penser à ma mère ce matin. Je ne souhaite pas penser à ma vie. Je veux me perdre dans celle de quelqu’un d’autre. Un matin léger et sans effort, voilà ce dont j’ai besoin.

Je me suis rapatriée dans la chambre, retour à la pile de livres sur mon armoire de toilette sans glace, des livres non lus que j’ai l’intention de lire, une pile imposante. Le choix du livre ne pose pas de problème. J’opte typiquement pour le dernier rapporté à la maison. Je fais constamment l’acquisition de livres que je place sur la pile à lire. Lorsque je termine la lecture d’un livre, quel qu’il soit, j’entame le dernier acheté, celui qui attiré mon attention le plus récemment. Bien sûr, la pile ne cesse de grossir jusqu’à ce que je décide que je n’achèterai plus un seul livre tant que je n’aurai pas lu la pile. Parfois cela marche.

Celui sur le dessus de la pile c’est Microcosmes de Claudio Magris. Je n’ai lu qu’un autre livre de lui, Danube, duquel, parmi de nombreuses phrases impeccables, l’une a pendant des mois enroulé ses bras de pieuvre autour de mon esprit frénétiquement faible : « Kafka et Pessoa font un voyage au bout, non pas de la nuit ténébreuse, mais d’une médiocrité incolore encore plus inquiétante, dans laquelle on s’aperçoit qu’on n’est qu’un portemanteau de la vie et au fond de laquelle il peut y avoir, grâce à cette conscience, une ultime résistance de la vérité. »

Si Kafka, si Gregor Samsa, peut se résigner à être un cafard, s’il peut accepter d’être la tige d’herbe qu’écrase le godillot du soldat de la troupe d’assaut, est-il immoral pour quelqu’un comme moi de vouloir être davantage?

Ah, splendide Microcosmes, le délice de découvrir un chef-d’œuvre. La beauté des premières phrases, le « Qu’est-ce que c’est ça? », le « Comment cela se peut-il? », le coup de foudre comme au premier jour, le soupire de l’âme. Mon cœur commence à s’élever. Je me vois assise toute la journée dans mon fauteuil, immergée dans des vies, des intrigues et des phrases, enivrée de mots et de chimères, paralysée par la satisfaction et le contentement, lire jusqu’au sombre crépuscule, jusqu’à ne plus pouvoir distinguer les mots, jusqu’à ce que mon esprit se mette à flotter, jusqu’à ce que mes muscles douloureux ne soient plus capables de tenir le livre en l’air. La joie est anticipation de la joie. Lire un bon livre pour la première fois est aussi somptueux que la première gorgée de jus d’orange qui met fin au jeûne du ramadan.

Si ce n’est que je n’ai pas jeûné depuis qu’on a cessé de m’y obliger, quand j’étais enfant. Je m’en souviens, voilà tout.

Je me cale dans mon fauteuil de lecture, je remonte mes jambes. En route pour un long et voluptueux voyage. »

 

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