Le Monde d’hier. Souvenirs d’un européen

Samedi 6 mai

Le monde d'hier

A la veille du 2ème tour de l’élection présidentielle et à l’heure où certains s’apprêtent à glisser un bulletin noir dans l’urne et d’autres un bulletin blanc sans forcément prendre la mesure de ce qu’impliquent ces deux actes pour notre pays et notre civilisation, j’ai choisi de vous parler de Stefan Zweig et de son autobiographie Le Monde d’hier.

Je suis en train de lire actuellement l’ouvrage récemment publié par Laurent Seksik Le Monde d’hier illustré qui reprend des textes choisis extraits du livre de Stefan Zweig et illustré de photos d’époque.

Nombreux sont ceux qui connaissent l’œuvre de Stefan Zweig, qui est l’un de mes auteurs préférés. Écrivain autrichien né en 1881, il côtoie, dans la Vienne fastueuse de sa richesse intellectuelle et artistique de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle, Sigmund Freud, le poète Rainer Maria Rilke, Richard Strauss, Arthur Schnitzler et d’autres. Avant la première guerre mondiale, il voyage beaucoup à travers l’Europe et en Amérique du Nord. Pacifiste convaincu, il prône ensuite face à la montée du national-socialisme l’unification de l’Europe. En 1934, convaincu que l’accession au pouvoir d’Hitler signe la fin d’un monde, il choisit l’exil, d’abord en Angleterre puis en Amérique du sud. Il terminera sa vie au Brésil où quelques jours après avoir envoyé le manuscrit de son livre Le Monde d’hier, il se suicidera en 1942, sans doute désespéré par l’engagement infernal dans lequel le monde est tombé.

La culture de Zweig, son engagement pacifiste et pour l’Europe raisonne aujourd’hui d’une modernité absolue. Ce qu’il nous livre dans ses mémoires est riche d’instruction et il est impossible de lire Zweig sans penser à ce que nous vivons aujourd’hui.

« Je suis né en 1881 dans un grand et puissant empire, celui des Habsburg; mais qu’on ne le cherche pas sur la carte; il a été effacé sans laisser de traces. J’ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, souveraine de plusieurs nations, et il m’a fallu la quitter comme un criminel avant qu’elle fût humiliée jusqu’à n’être plus qu’une ville de province allemande. Mon œuvre littéraire, dans sa langue originale, a été réduite en cendres et dans le pays même où mes livres s’étaient fait des amis de millions de lecteurs. C’est ainsi que je n’ai plus de lien nulle part, étranger partout, hôte tout au plus là où le sort m’est le moins hostile ; même la vraie patrie que mon  cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté, j’ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu’atteste la chronique des temps; jamais – je ne le note point avec orgueil, mais avec un sentiment de honte- une génération n’est tombée comme la nôtre d’une telle puissance intellectuelle dans une telle décadence morale. »

Zweig retrace toute son histoire et à travers lui la chute d’un monde :

« Quand j’essaie de trouver pour l’époque qui a précédé la Première Guerre mondiale et dans laquelle j’ai été élevé, une formule qui la résume, je me flatte de l’avoir le plus heureusement rencontrée quand je dis : c’était l’âge d’or de la sécurité. Tout dans notre monarchie autrichienne vieille de près d’un millénaire, semblait fondée sur la durée, et l’Etat lui-même paraissait le suprême garant de cette pérennité. Les droits qu’il accordait aux citoyens étaient scellés par actes du Parlement, cette représentation librement élue du peuple, et chacun de nos devoirs était exactement défini. […] Toute transformation radicale, toute violence paraissait presque impossible dans cet âge de raison. »

Sur la montée du fascisme, il témoigne ainsi :

« Il est difficile de se dépouiller en quelques semaines de trente ou quarante ans de foi au monde. Assurés dans nos conceptions du droit, nous croyions en l’existence d’une conscience allemande, européenne, mondiale et nous étions persuadés qu’il y avait un certain degré d’inhumanité qui s’éliminait de lui-même et une fois pour toutes de l’humanité. Comme je m’efforce ici de demeurer aussi sincère que possible, je dois avouer, que nous tous, en Allemagne et en Autriche, nous n’avons jamais jugé possible, en 1933, en 1934, un centième, un millième de ce qui devait toujours éclater quelques semaines plus tard. Assurément, il était clair dès le principe que nous autres écrivains indépendants avions à nous attendre à quelques difficultés, à quelques désagréments, à quelques inimitiés. Dès après l’incendie du Reichstag, je dis à mon éditeur que c’en serait bientôt fait de mes livres en Allemagne. Je n’oublierai jamais son ébahissement. « Qui pourrait bien interdire vos livres? » me dit-il alors, en 1933, encore tout étonné. « Vous n’avez jamais écrit un mot contre l’Allemagne et vous ne vous êtes jamais mêlé de politique. » On le voit : toutes les monstruosités telles que les livres brûlés ou les fêtes du pilori, qui devaient être des faits quelques mois plus tard, étaient encore inconcevables à des gens prévoyants, un mois après la prise du pouvoir d’Hitler. Car le nazisme avec sa technique de l’imposture dénuée de scrupules se gardait bien de montrer tout le caractère radical de ses visées, avant qu’on eût endurci le monde. Ils appliquaient leurs méthodes avec prudence : on procédait par doses successives et après chaque dose, on ménageait une petite pause. On administrait toujours une pilule à la fois et ensuite venait un moment d’attente, pour voir si elle n’avait pas été trop forte, si la conscience du monde pouvait encore supporter cette dose. Et comme la conscience européenne, pour le malheur et la honte de notre civilisation, se hâtait de témoigner de son désintéressement, puisque aussi bien des actes de violence se passaient « de l’autre côté de la frontière », les doses se firent toujours plus fortes, jusqu’à ce qu’à la fin toute l’Europe en pérît. »

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L’Europe vue de l’espace / /Romolo Tavani – Fotolia

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