Les passeurs de livres de Daraya

Jeudi 26 octobre

les passeurs de livres de Daraya

Aujourd’hui, je souhaiterais vous faire partager un livre que j’ai découvert en regardant mon émission préférée, La Grande Librairie de François Busnel. Il s’agit du dernier livre de Delphine Minoui, qui est grand reporter et spécialiste du Moyen-Orient, Les passeurs de livres de Daraya – une bibliothèque secrète en Syrie. 

Daraya est peu connue de nous occidentaux, mais elle a subi entre 2012 et 2016 un siège d’une rare violence, imposé par le régime de Damas pour combattre la rébellion de ceux qui aspiraient à plus de démocratie. Les habitants de cette  ville ont subi les bombardements, les attaques chimiques, la faim et la mort de leurs proches. Dans cette ville où les êtres humains ressemblent à des ombres, un groupe de jeunes révolutionnaires pacifistes de la première heure, exhument des ruines, des livres, ouvrages en tout genre, et les rassemblent dans un sous-sol pour créer une bibliothèque. Ils s’y retrouvent entre deux attaques, ils ouvrent avec les livres des fenêtres sur le monde qui malheureusement les oublie. Pétris d’idéaux, ces jeunes vont raconter à Delphine Minoui à travers des liaisons Skype souvent bien précaires, l’enfer de leur quotidien mais aussi la force qu’ils trouvent pour ne pas céder à la barbarie et préserver leurs idéaux.  La culture devient alors comme un rempart contre l’oppression et l’horreur. Quand il ne reste plus rien, quand le quotidien est cauchemardesque et que l’inhumain est omniprésent, la lecture apparaît comme le dernier fil auquel se raccrocher, comme un étendard brandi pour crier sa liberté et son humanité.  C’est un livre poignant qui nous obligent à regarder notre impuissance en face et à ne pas détourner nos regards…

« Istanbul, 15 octobre 2015

L’image est singulière. Un cliché énigmatique, sans trace de sang ni de balles, échappé de l’enfer syrien. Deux hommes de profil, entourés de murs de livres. Le premier se penche sur un ouvrage ouvert en son milieu. Le second sonde des yeux une étagère. Ils sont jeunes, la vingtaine, veston de sport jeté sur les épaules pour l’un d’eux, une casquette vissée sur la tête pour l’autre. Dans ce huis clos sans fenêtre, la lumière artificielle qui balaie leur visage accentue l’incongruité de la scène. Comme une fragile respiration dans les interstices de la guerre.

Ce cliché m’interpelle. Je l’ai découvert par hasard sur Facebook, à la page « Humans of Syria », un collectif de jeunes photographes syriens. Je lis la légende : elle évoque une bibliothèque secrète au cœur de Daraya. Je répète à voix haute : une bibliothèque secrète à Da-ra-ya. Les trois syllabes s’entrechoquent. Daraya, la rebelle. Daraya, l’assiégée. Daraya, l’affamée. « 

« Comment raconter de qu’on ne voit pas, ce qu’on ne vit pas? Comment ne pas tomber dans le travers de la désinformation, dont Assad est loin d’avoir le monopole? Au-delà des ouvrages qu’ils feuillettent, quel projet politique ces jeunes portent-ils? Sont-ils des soldats de l’islam, comme le régime veut nous en convaincre? Ou de simples militants qui refusent la soumission? D’Istanbul, je calcule la distance qui me sépare de Daraya : mille cinq cent kilomètres. D’Istanbul, j’étudie les mille et un moyens d’y accéder. En vain. Depuis un dernier voyage à Damas en 2010, lorsque j’habitais Beyrouth, je n’ai jamais décroché de visa de presse pour la capitale syrienne. Et, si j’y parvenais, comment accéder à sa banlieue assiégée? En cet automne 2015, même les Nations Unies ont échoué à y acheminer la moindre aide humanitaire. Existe-t-il un tunnel, un chemin de traverse, un sentier clandestin? Au bout du fil, Ahmad me confirme que tous les accès sont bouchés. Reste la brèche de Moadamiya, sa voisine, empruntée par les plus téméraires. Mais la traversée se fait de nuit, sous la menace des snipers et des obus.

Faut-il pour autant enterrer cette histoire à cause du rideau de fer imposé par la force? Se contenter d’être les témoins impuissants d’une barbarie sans pareil qui se déroule en direct sur nos téléviseurs?

Ouvrir les yeux sur une ville qui se donne à voir à travers un écran d’ordinateur, c’est prendre le risque d’écorcher la réalité. Fermer les yeux, c’est la condamner au silence. Bachar al-Assad a voulu mettre Daraya entre parenthèses, entre crochets. J’aimerais lui ouvrir les guillemets. Faire défiler d’autres images que ce premier cliché. S’il faut se contenter de dessiner la silhouette d’une ville interdite, je suis prête à prendre le risque de tracer des lignes imparfaites. Quand toutes les portes se ferment à double tour, ne reste-t-il pas, justement, les mots pour raconter?

Écrire, c’est recoller des bouts de vérité pour faire entendre l’absurdité. Quelques jours plus tard, je rappelle Ahmad pour lui faire part de mon dessein, anxieuse de connaître sa réponse. Au bout de la ligne Skype, il y a d’abord une long silence. Je répète ma question :

_ J’aimerais écrire un livre sur la bibliothèque de Daraya.

Soudain, un brouhaha métallique envahit la ligne. Ce projet doit lui paraître bien dérisoire dans cette nuit de menace et d’effroi qui se répète à l’infini. Une fois passée la tempête d’acier, sa voix refait surface :

_ Ahlan wa sahlan ! (Bienvenue!)

A sa phrase empreinte d’enthousiasme, je souris derrière l’écran. Ahmad sera mon guide. Je serai son oreille attentive. Et je lui fais une promesse : qu’un jour, ce livre, le leur, rejoindra les autres volumes de la bibliothèque.

Il sera la mémoire vivante de Daraya. »

Daraya
Abu Malik al-Shami – fresque murale Daraya

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