Mistral perdu ou les événements

Dimanche 26 novembre

Mistral perdu

Aujourd’hui, je veux vous présenter un livre, véritable coup de cœur, que j’ai dévoré en un après-midi. Vous savez, ce genre de livre que l’on n’arrive pas à refermer, dans lequel on se plonge, où l’on se love comme dans une bulle et qui une fois refermé continue d’occuper nos pensées, comme si le rythme des phrases s’était imprégné dans notre esprit. Ce livre est celui d’Isabelle Monnin Mistral perdu ou les événements. Tout le monde connaît la célèbre chanson de Renaud, Mistral Gagnant, et les notes du piano qui chante le temps qui passe et s’envole avec lui les rires des enfants. Et bien le roman d’Isabelle Monnin raconte à sa façon les rires des enfants qui se sont envolés.

Ce récit quasi autobiographique débute à la fin des années 70 dans un village de province : il y a je et il y a elle, le double, deux sœurs très proches qui ne forment qu’un et que le destin finira pas séparer.

Isabelle Monnin raconte l’enfance de ces deux femmes qui grandissent dans une famille d’enseignants où les idées de la gauche constituent le socle des valeurs transmises aux enfants, comme un rempart rassurant et inébranlable. Pour elles, le futur ne peut être que radieux, plein d’espoir. Et puis au fur et à mesure, les certitudes s’ébranlent, le monde politique vacille en même temps que la vie apporte son lot de malheurs dont on se remet difficilement.  A travers son histoire, Isabelle Monnin retrace celle de toute une génération, celle née à la fin des années 70. Et si vous êtes de cette génération, vous ne pourrez pas rester insensible à ce récit qui fait resurgir les vieux souvenirs de l’enfance et de l’adolescence : les émissions de Michel Drucker le samedi soir, le minitel, Pierre Perret et sa chanson Lily, le TGV orange, les sacs US et les Adidas montantes, le Top 50, le mange-disque, les vinyles des parents (Brassens, Reggiani, Barbara, Léonard Cohen…).

« Nous sommes deux, nous sommes la vie à venir et nous décidons : elle sera comédienne et moi journaliste, à nous deux nous dirons la planète. Elle s’achète une casquette de Gavroche, ses yeux sont des calots noirs, j’ai l’impression qu’ils brillent d’une puissance mystérieuse. Nous imaginons sans cesse l’an 2000, il n’y a pas de crainte, juste l’excitation d’un monde amusant et nouveau. C’est une curiosité que nous avons, une fraîcheur d’avant la nostalgie. La téléportation aura été inventée, nous pourrons habiter le monde entier, la chance que ce sera, de tout connaître. Nous apprenons des termes, nous les aimons bien, ils sont le lexique du monde moderne, bye-bye Cognacq-Jay : prise péritel, serveurs, télécommande, connexion, VHS, forward, rewind, compact discs, décodeur…

La radio est le bruit de fond familial. Elle accompagne nos petits déjeuners (Albert Simon fait rouler les airs de la météo et papa l’imite : il fela beau sul le leste de la Flance), nos déjeuners (et notre mère préfère Europe 1 à France Inter qu’il remet toujours parce qu’il déteste la pub) nos goûters (c’est le Hit-Parade) et nos déplacements en voiture. Elle est la baie vitrée sur le monde, bien plus que la télévision, qu’on nous interdit presque toujours, sauf pour le journal (choc pétrolier, chômage, Afghanistan, Iran) et 7 sur 7 (Chirac, Mitterrand, Giscard). Aux fêtes de l’école, on fait jouer aux enfants de fausses publicités. Le dimanche soir, après être rentrés de chez les grands-parents, nous prenons un bain et dînons d’un chocolat chaud tartines de beurre devant Stade 2, des amis des parents sont là. Chaque jour, elle regarde en cachette Santa Barbara et se précipite jusqu’au poste de télévision pour le couper dès que nous entendons notre père faire trembler la porte du garage. Je passe des heures au téléphone, tirant le fil jusqu’au plus loin du couloir pour qu’on ne m’entende pas. A 20h30 (on dit huit heures et demie), après le journal télévisé, nous devons monter (sauf une fois où ils viennent nous chercher pour regarder un film, c’est La Grande Vadrouille). Avant de nous coucher nous nous retrouvons, salle de bains, chambres, c’est comme se parler à soi-même, il n’y a pas de barrière, pas d’autre, pas d’eux, ce ne sont pas des retrouvailles, plutôt une reconnexion. Nous sommes deux, le monde nous infuse et nous sommes un monde. »

Ce roman dit, enfin, les certitudes qui s’écroulent, la perte de sens, le sentiment d’impuissance et l’incompréhension ressenti face à l’expression la plus horrible de la haine quand des fanatiques tiraient sur nous dans une salle de concert ou devant un feu d’artifice  alors que nous regardions, plein d’émerveillement, les grands yeux de nos têtes blondes.

« Je suis nous, nous sommes une sidération et notre quartier prend une odeur de cimetière. Ils sont morts à quelques rues de là, en janvier d’abord, assassinés parce que dessinateurs, juifs ou policiers, puis en novembre encore, raflés de balles parce que paisibles en terrasse et au concert. Tu devrais voir ça, notre ville aux yeux rouges, ses pleurs silencieux sous les hurlements des sirènes. Tu devrais sentir ça, les fleurs sur le bitume, le froid qui dure longtemps, le souffle fétide de la peur sur les nuques. Nous avons marché, multitude entourant la place de la République comme une onde intense, et personne ne criait. Nous avons déposé des bougies, serré plus fort les mains de nos enfants, et personne ne hurlait vengeance. Nous ne savons pas quoi faire mais nous le faisons.

Nous étions les puissants, nous pensions le monde et le monde, nous disait-on, n’en aurait qu’une éternelle reconnaissance, nous étions les lumières et les coins obscurs n’attendaient que nos torches pour s’éclairer. Personne ne nous avait dit, sœurette, que l’ombre avait ses raisons suprêmes qui nous feraient vaciller aussi rapidement. Les enfants regardent une série américaine, ils disent Winter is coming et personne ne songe plus que c’est de la science-fiction. Tu n’auras pas connu cela, cet état de vulnérabilité fébrile qui prend le tout de nos vies, ce fatalisme comme seul moyen de ne pas faner d’angoisse. »

Le livre d’Isabelle Monnin est d’une émotion rare, les larmes montent yeux à bien des pages, sans doute parce qu’elles ouvrent les tiroirs de la nostalgie, parce qu’elles racontent la perte de l’autre qui marque à jamais notre chaire, parque qu’elles parlent de nous autant qu’elles nous parlent. Isabelle Monnin réussit avec une écriture concise et juste à faire s’entremêler les destins individuels et l’histoire collective. Ce livre, au-delà d’être une madeleine de Proust, est un hymne à la vie, empli de sensibilité qui touche au plus profond de nous même. ♥ ♥ ♥ ♥

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