Madame Pylinska et le secret de Chopin

Samedi 21 avril

Mme Pylinska

Ce beau soleil et la chaleur de ces derniers jours vous redonnent sans doute plein d’énergie pour savourer ce printemps qui se transforme en été. Les rosiers se remplissent de feuilles, les pruniers et les poiriers de fleurs, et le lilas commence à bourgeonner. Bref, la nature reprend vie après un hiver bien triste et gris. Tout cela nous redonne du baume au cœur et nos amis matous profitent également du soleil pour reprendre le chemin de la campagne et délaisser le gros fauteuil douillet dans lequel ils se sont lovés durant tous les jours de pluie et de froid.

Une belle lecture que je souhaitais vous faire partager aujourd’hui, celle du dernier livre d’Eric-Emmanuel Schmitt : Madame Pylinska et le secret de Chopin.

Qui ne s’est pas laissé transporter par une valse de Chopin? Qui, s’il est pianiste, ne s’est pas frotté à ses Préludes et au déchiffrage souvent ardu de ses partitions? Qui n’a pas cherché à recréer sous ses doigts les émotions suscitées par les harmonies de l’artiste? Eric-Emmanuel Schmitt nous raconte, dans son ouvrage, comment il a découvert le plaisir de jouer du piano grâce à sa tante Aimée qui joua un jour Chopin sur le Schiedmayer de la maison familial. A ce moment, il eut envie d’apprendre à jouer du piano et son objectif était de pouvoir jouer la musique de Chopin, objectif au combien ambitieux et difficile à atteindre :

« Vers seize ans, je réclamai d’aborder Chopin. N’avais-je pas choisi le piano pour percer son énigme? Ma professeure sélectionna une valse, un prélude, un nocturne et je frémis à l’idée de subir l’initiation suprême.

Hélas, j’eus beau développer ma dextérité, dominer les pages ardues, mémoriser les morceaux, respecter les tempos, je ne retrouvai jamais le frisson de la première fois, cet ailleurs voluptueux tissé par la soie des sons, les caresses des accords, le cristallin de la mélodie. Si le piano obéissait à mes impulsions digitales, il ne répondait  ni à mes rêves ni à mes souvenirs. Le miracle ne se produisait pas. L’instrument suave, clair, fragile, émouvant, sous les doigts d’Aimée, retentissait viril et franc sous les miens. Était-ce lui? moi? ma professeure? Quelque chose m’échappait. Chopin me fuyait. »

Jeune étudiant à Paris, Eric-Emmanuel Schmitt souhaite poursuivre ses cours de piano. Il choisit de prendre des cours auprès de Madame Pylinska, dont la réputation est excellente. Le jeune étudiant fait alors la connaissance d’un personnage hors du commun, en apparence un peu farfelu, entouré d’une ribambelle de chats et qui, plutôt que de lui faire travailler des gammes et les partitions, lui demande de réaliser quelques expériences à l’image de rites initiatiques à la frontière de l’intime. Sur le chemin vers Chopin, Eric-Emmanuel Schmitt se découvrira lui-même, il découvrira la vie et ce qui fait son essentiel.

A travers des mots choisis, justes, Eric-Emmanuel Schmitt fait vivre l’émotion du timbre du piano, de la musique de Chopin. On sourit aussi à la manière dont Mme Pylinska bouscule son élève, le provoque parfois, le désarçonne :

« Sur le pas de la porte, madame Pylinska, cinquante ans, coiffée d’un foulard en soie sévèrement ajusté autour de ses traits nets, m’examina de la tête aux pieds, le sourcil arqué, la bouche pincée, comme si j’étais une erreur.

– Trop costaud, conclut-elle

– Trop costaud pour quoi?

Haussant les épaules, elle dégaina un fume-cigarette, cala son coude gauche sous sa main droite, approcha l’embout de ses lèvres.

_ La fumée ne vous dérange pas?

Sans attendre ma réponse, elle s’engouffra dans l’appartement, persuadée que je la suivrais. Après avoir emprunté un couloir ténébreux obstrué par trois chats qui me jaugèrent avec mépris, j’accédai au salon de musique encombré de multiples tables basses sur lesquelles s’entassaient les partitions. L’air véhiculait des odeurs de rose et de tabac brun.

-Couchez vous sous le piano.

-Pardon?

-Couchez vous sous le piano.

Elle me désigna le tapis persan déployé sous son Pleyel à queue.

-Vous craignez les acariens? Vu votre carrure, ce sont eux qui devraient se méfier…

Je m’accroupis, me glissai sous le piano et entrepris de ramper.

-Sur le dos!

Je m’allongeai, le visage face à la table d’harmonie.

-Les bras en croix. Paumes au sol.

J’obéis. Un matou à la fourrure fauve se faufila dans la pièce, sauta sur un pouf et s’y carra en m’adressant un regard ironique.

Madame Pylinska s’assit devant le clavier.

-Concentrez-vous sur votre peau. Oui, votre peau. Votre peau partout. Rendez-la perméable. Chopin a débuté ainsi. Il s’étendait sous le piano de sa mère et ressentait les vibrations. La musique, c’est d’abord une expérience physique. Puisque les avares n’écoutent qu’avec leurs oreilles, montrez-vous prodigue : écoutez avec votre corps entier.

Elle joua.

Comme elle avait raison ! La musique me frôlait, me léchait, me piquait, me pétrissait, me malaxait, me ballotait, me soulevait, m’assommait, me brutalisait, m’exténuait, les basses me secouant comme si je chevauchais une cloche d’église, les aigus pleuvant sur moi, gouttes froides, gouttes chaudes, gouttes tièdes, lourdes ou ténues, en rafales, en ondées, en filets, tandis que le médium onctueux me recouvrait le buste, tel un molleton rassurant au sein duquel je me blottissais. »

Ce livre réunit tout ce qu’Elsy aime : le piano, Chopin, les chats et la littérature. Un vrai plaisir de lire les mots d’Eric-Emmanuel Schmitt et de percer grâce à lui le secret de Chopin! ♥♥♥

piano Chopin

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