Livres

Le reste de leur vie

Samedi 23 février

Le reste de leur vie

 

Il arrive quelque fois à la lecture de la quatrième de couverture que l’on ne sache pas trop sur quelle genre d’histoire on va tomber mais que l’on se dise : « Tiens je me laisserais bien surprendre. Alors oui, je tente. »

Pour le coup, c’est avec un peu de surprise que j’ai entamé la lecture du roman de Jean-Paul Didierlaurent, Le reste de leur vie, et j’ai bien pensé arrêter au bout de quelques pages,  lorsque j’ai compris que notre héros n’était pas Ghislaine de Montfaucon, « devenue maîtresse dans l’art de créer des mots », mais Ambroise, thanatopracteur de profession. Ambroise a beau être dépeint comme un très beau jeune homme, je ne m’attendais pas à lire les descriptions de l’exercice de son art. Pourtant, j’ai insisté un peu car en parallèle, le roman racontait les journées de Manelle, aide à domicile auprès de personnes âgées et cette dernière laissait apercevoir un caractère bien trempé comme je les aime. J’ai donc poursuivi la lecture de cette histoire qu’il est difficile de raconter sans trop en dire.

Manelle s’occupe de ses petits vieux avec beaucoup de respect et d’attention et Ambroise met toute sa bienveillance au service des morts et de leur famille. Autour d’eux gravitent un petit monde, Beth la grand-mère d’Ambroise, le professeur Henri Larnier, prix Nobel de médecine, la vieille Madame Isabelle de Morbieux, Boubacar et Abelardo, les compères de la morgue toujours prêts à blaguer, Odile Chambon et ses pantoufles roses folle amoureuse d’Ambroise, Madeleine Collot qui se rend tous les matins faire ses courses chez Maxini, M. Samuel Dinsky et son numéro tatoué à l’encre violette à l’intérieur de son avant bras et bien d’autres encore. Et enfin, il y a  Le Griffu, un matou borgne et miteux promis à la piqure du sommeil profond après le décès de son maître.

« Ambroise eut un mouvement de recul en découvrant la boule de poils roux lovée entre les mollets du défunt et qu dardait vers lui un œil courroucé. Le chat borgne se cramponna de toutes ses griffes au pyjama du mort lorsque l’on tenta de le déloger de sa place. Il fallut agiter un balai et frapper des mains pour que la bestiole daigne enfin quitter les lieux. Le matou s’enfuit de la pièce en crachant et sifflant avant de filer vers la cuisine pour disparaître dans le jardin par la porte-fenêtre entrouverte. Personne parmi les membres de la famille présents ne souhaitait récupérer ce vieux matou galeux de plus de seize ans d’âge. Comme souvent, la mort du maître scellait le sort du chat. Rendez-vous avait d’ores et déjà été pris auprès du véto du coin pour le faire piquer dès le lendemain des funérailles. Ambroise se glissa dans sa combinaison et s’attela à pratiquer les soins. Il fallut moins d’une heure quinze au jeune homme pour traiter le corps. Après un dernier coup de peigne sur la chevelure clairsemée, il rangea son matériel, ôta gants, masque et combinaison, chargea la voiture et pris congé. Ce soir, la troupe jouait. Le temps de prendre une douche, d’avaler le morceau que Beth lui aurait d’office mis dans le bec et il filerait en direction du village où avait lieu la représentation. Ne pas oublier de recharger le vanity en flacon de lait démaquillant. Il en était là de ses réflexions lorsque la chose jaillit d’entre ses pieds tandis qu’il s’arrêtait au feu rouge. Le matou poussa un miaulement rauque, bientôt recouvert par les cris d’Ambroise lorsque l’animal entreprit d’escalader sa jambe droite en plantant ses griffes au travers du pantalon. Le jeune homme attrapa le chat par la peau du cou et l’arracha de son mollet avant de le jeter sur le tapis de sol côté passager. Ramassée sur elle-même, les oreilles couchées en arrière, la bestiole dardait vers lui son œil borgne. De multiples cicatrices zébraient son pelage roux. Une longue balafre courait en travers de sa gueule, de l’oreille gauche jusqu’au museau, dessinant un rictus moqueur. La queue, coupée aux deux tiers, donnait à l’ensemble du corps efflanqué une impression de déséquilibre. Le poil terne et peluché n’engageait pas à la caresse. Un ancien combattant qui avait dû participer à toutes les guerres de son quartier, jugea Ambroise. Le jeune homme ne savait que faire. Le ramener à son point de départ? Le matou n’avait pas survécu à autant de combats pour finir entre les mains d’un type en blouse blanche qui allait lui injecter un ticket simple pour rejoindre son maître. L’abandonner lâchement en le jetant hors de la voiture et laisser le destin s’occuper de lui? Il ne se le pardonnerait pas. »

Sur fond de joyeux périple en corbillard vers la Suisse, les routes de Manelle et d’Ambroise vont se rencontrer. A la croisée des chemins, ils trouveront un nouveau départ.

Le roman alterne entre la vie et la mort, les deux sphères se côtoient se frôlent et se lient à travers le prisme de la maladie, de la vieillesse, de la fin de vie. Pourtant, c’est bien la vie qui domine au fil des pages, la vitalité qui anime ces personnages attachants, terriblement vivants. Le roman joue sur des tons différents, humour, amour, bienveillance, cynisme. C’est l’évanescence qui donne sens et l’on se raccroche au goût du Kouign-Amann et du Far Breton de Beth, à la bise sur la joue de M. Dinsky, à la voix de Fabrice Luchini qui résonne depuis le GPS de la fourgonnette d’Ambroise. L’atmosphère du roman nous rappelle celui d’Anna Gavalda, Ensemble c’est tout, car on se sent tout simplement bien au milieu de cette petite troupe pétillante et charmante. ♥ ♥

 

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